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Saturday, 14 September 2019

Les noisettes

NOËL AU MOIS D’AOÛT


« Est-ce l’amour ? Étrange amour,
Est-ce la douceur de tes caresses mon cœur… »
Téléphone – « Dure limite »

Cette route de campagne me fait l’effet d’une bouffée d’oxygène, j’avance par paliers de décompression. J’ai les yeux écarquillés sur la nature, et mon regard s’aventure souvent au-delà de la nationale pour aller se perdre sur les champs pelés par l’hiver, les maisons de pierres et un ciel bleu qui semble avoir été balayé par une brindille de blé laissant des traces fines de nuages.
Je monte lentement la rue des Cigales et me gare sous le mûrier, comme à mon habitude. Mouchette ne m’a certainement pas entendue arriver. Sa surdité semble avoir empiré ces derniers mois et je constate parfois son isolement lors des repas de famille quand elle ne comprend plus de quoi nous parlons, elle qui a toujours aimé se mêler de tout. Elle fait comme si de rien n’était et elle me sourit, toujours digne.

J’ouvre la porte en bois sur laquelle a attaché un chardon et je passe les doigts entre les perles de bois du rideau qui la protège des mouches l’été. Elle est là, assoupie sur son fauteuil à côté de la fenêtre, bercée par le tic-tac de la pendule en bois et en étain. D’habitude, elle se lève tôt pour se « mettre en cuisine », comme elle aime dire et me préparer le menu que je lui aurai commandé au téléphone. Elle me gâte comme lorsque j’étais petite et je finis toujours par lui demander un gratin de pâte qu’elle me refuse, me disant que c’est trop simple, qu’elle a du poisson dans son congélateur, mais elle finit par céder.

Aujourd’hui, elle a dû se faire aider par ma tante, car elle a le bras en écharpe, elle s’est fracturé l’épaule après un malaise en Guadeloupe chez mon oncle. Elle n’a dit à personne qu’elle s’était fait mal par peur de se faire rapatrier avant la fin de son séjour, déjà humiliée par le fauteuil roulant qui l’attendait à Orly et qu’elle a snobé en disant que c’est pour les vieux, car elle, elle n’est pas vieille. À quatre-vingts ans, elle se considère toujours comme une jeune fille et arbore une mise en plis impeccable, un blond vénitien sur son petit visage de pomme reinette.

— Ah te voilà ma choupette, je t’attendais ! me dit-elle de sa voix éraillée.
Le couvert est mis depuis longtemps déjà sur la petite nappe qu’elle a pliée sur la moitié de la table, car nous ne sommes que toutes les deux. Elle me serre avec le seul bras qu’elle a de libre, ne pouvant pas cette fois m’étouffer comme elle le fait toujours, comme si elle n’allait plus jamais me revoir, comme si nous nous étions perdues de vue. Son corset en plastique la fait ressembler à une tortue et elle se dandine gaiement, revigorée par ma présence, elle a perdu trente ans en une seconde.

Nous nous asseyons pour manger et elle commence sa litanie sur les cousins, voisins ou amis dont elle m’explique inlassablement les vies, me répétant cent fois les mêmes anecdotes, me demandant des nouvelles de mon frère, de ma mère, de ma nièce. Elle a pris l’habitude de noter les visites qu’elle reçoit tous les jours et tient une compatibilité très précise, histoire de relire son carnet quand elle est seule et se rappeler avec bonheur les moments passés avec ceux qu’elle aime, ou pour leur reprocher leur absence.

— Je n’ai pas vu ton frère depuis CENT-CIN-QUAN-TE JOURS. Tu te rends compte ? Il ne répond ni sur son fixe, ni sur le portable, il a dû lui arriver quelque chose, ce n’est pas possible. J’ai été O-BLI-GÉE de lui écrire directement à la Mairie où il travaille, pour qu’il daigne ENFIN me répondre !
— Mais non Mouchette, tu sais bien qu’il n’a pas le temps…

Elle s’emporte, ne comprend pas que ses proches n’aient pas le temps de venir la voir, même si au fond d’elle, elle sait qu’ils sont parfois bien trop occupés pour lui rendre visite, elle a peur qu’ils l’oublient. Et la voilà qui pique furieusement dans son assiette, envoyant des miettes dans un rayon d’un mètre autour d’elle, laissant goutter un mince filet de vinaigrette sur son menton que je lui tamponne comme si de rien n’était. Son pull est parsemé de taches en tout genre, mais je fais comme si je n’avais pas vu, par pudeur.

Je mets la cafetière en route pendant que je me fais chauffer un peu d’eau au micro-ondes pour une Ricoré, quand le fantôme de mon grand-père apparaît dans la cuisine. Cela faisait longtemps qu’il n’était pas venu me voir. Il est resté le même, avec son gros ventre qui le fait ressembler à une grenouille, ses cheveux gris gominés peignés en arrière, ses yeux bleus pailletés d’or.

— Elle entend un peu moins bien ces derniers temps, non ? Lui dis-je.
— Ah tu sais, ça dépend, elle a une surdité sélective, et elle n’est pas sourde pour tout. Essaye le mot « chocolat ».

Mouchette fait irruption dans la cuisine et me demande d’un air suspicieux :
— Mais qu’est-ce que tu complotes derrière mon dos, je t’ai entendue parler ?
— Oh rien de bien grave Mouchette, lui dis-je. Va t’asseoir, je t’emmène ton café.

Nous nous installons au soleil dans le salon et elle se remet à sa logorrhée.
— Ton grand-père était un saint ma chérie, ce n’est pas comme les hommes d’aujourd’hui, jamais il ne serait parti, lui !
— Ce n’était pourtant pas l’envie qui m’en a manqué, je te le dis moi ! Déclare-t-il, du fin fond de la salle de bain, où il était en train de se repeigner méthodiquement, en se regardant dans le miroir.
J’éclate de rire et elle me regarde d’un air outré.
— Mais qu’est-ce qui te fait rire ? Tu ne me crois pas ?
— Non je me disais que les hommes de nos jours ont bien changé, lui dis en lui tapotant la main. Mais tu as raison, ce n’est pas drôle.

Elle me prend la main et me la serre très fort. Son alliance brille et je regarde les petites taches brunes qui constellent ses mains, ses ongles qu’elle a rongés en scrutant l’écran de télévision, s’émerveillant d’un documentaire sur une lointaine contrée ou hurlant face à un match de rugby et tapant du pied de rage pour un but raté.

— Ce corset me serre trop, ma petite, me dit-elle. Il me rentre dans les côtés.
Elle descend son pantalon en velours noir et j’aperçois un torchon à carreaux boudiné et coincé entre le plastique mauve de sa carapace et sa peau. Elle se lève d’un coup pour aller faire pipi et m’appelle quand elle a terminé, me fait un grand sourire en sortant, le pantalon sur les genoux.
— Tu veux bien m’aider à remettre ma culotte, seule, je n’y arrive pas.
— Mais oui ma Tortue Lily, tu n’as pas mis ton string aujourd’hui ?
— Oh arrête de te moquer de ta vieille grand-mère ! Tu me vois un peu avec une ficelle entre les fesses ? Je ne sais pas comment vous faites pour supporter ça !

Je lui remonte doucement son immense culotte blanche sur les fesses, puis son pantalon, reproduisant sur elle un geste qu’elle a tant de fois répété sur moi quand j’étais une petite fille.
— Tu veux bien me passer un peu de poudre sous le bras, j’ai des démangeaisons terribles avec cette chose.

Je dégrafe doucement son atèle, lui ôte son haut, me verse un peu de talc dans la main et lui passe sous le bras en la tapotant. Elle a la peau douce d’un bébé malgré son âge, sa poitrine ronde et tombante semble encore l’endroit le plus doux que j’ai jamais connu pour m’endormir enfant. Les cicatrices sur le côté sont les vestiges d’une de ses nombreuses opérations.

— Elle a les agrafes de ses cicatrices qui ont lâché tu sais, ils tombent un peu du côté droit, me dit Papy. Si tu avais vu la poitrine qu’elle avait dans sa jeunesse, une vraie beauté ! Mais en vieillissant, ils étaient devenus trop gros alors elle a décidé de les faire diminuer un peu. Note que je n’étais pas d’accord.
Je souris en lui passant la main dans son dos, lui masse le cou doucement, émerveillée par sa douceur. Elle me fait penser à un fruit encore tendre, parfumé.

— J’aurais une dernière chose à te demander ma chérie, est-ce que tu pourrais me laver les cheveux?
Je l’entraîne dans la salle de bain et elle se penche au-dessus du lavabo alors que je teste la température de l’eau.
— Tu sais que lorsque tu étais petite je te lavais parfois dans l'évier de la cuisine, c’était plus facile, me dit-elle.

Je regrette intérieurement de ne pas me souvenir de tous ces moments de ma petite enfance qu’elle a soigneusement gardés pour elle, au fin fond de sa mémoire, dont j'ai oublié certains.
Je lui masse doucement le cuir chevelu et fais mousser le shampoing, puis je rince lentement en mettant un peu d’eau dans ma main et en la versant sur le sommet de sa tête, en prenant garde de ne pas lui en mettre dans les yeux.
— Tu as une serviette ?
— Oui, elle doit être quelque part sous les draps dans mon lit, je m’étais couchée la tête mouillée l’autre fois.

Je rentre dans sa chambre, les volets sont fermés et je commence à fouiller sous la couette quand ma main passe sur quelque chose d’étrange. Je soulève le coussin et trouve une poignée de noisettes, soigneusement cachées. Je m’empare de la serviette, qui traînait sous les draps et reviens dans la salle de bain, les noisettes à la main.

— J’ai trouvé des noisettes dans ton lit, tu te prends pour un écureuil maintenant ?
Mouchette me regarde d’un air coquin, comme un enfant que l’on a surpris en train de vider un pot de confiture dans la cuisine. Puis son visage change d’expression.
— Mais qu’est-ce que tu fouilles dans ma chambre aussi hein ?

Elle sort de la salle de bain, hirsute, avec un air de cantatrice outrée sur le visage. Je la rejoins au salon et lui passe le peigne dans les cheveux, caressant ses joues, riant intérieurement de voir son nez se rapprocher de plus en plus de son menton. Je ne cherche plus à savoir où est passé le fantôme de mon grand-père. Il apparaît et disparaît sans prévenir, il est toujours resté discret, comme avant, dans l’ombre de ma grand-mère, bienveillant.

Parfois, quand je dors chez elle, il vient me chatouiller les pieds avant que je m’endorme, comme quand j’étais petite. La première fois, j’ai hurlé et il s’est évanoui dans les airs tout de suite quand Mouchette a fait irruption dans la chambre. Je lui ai fait croire à un cauchemar croyant avoir halluciné, alors elle est allée me faire chauffer du lait pour me calmer comme lorsque j'étais petite, et elle m’a bercée en me grattant le dos. Depuis, je me suis habituée à sa présence, il vient sans prévenir, on se rappelle mes premiers mètres à vélo quand il tenait la selle et que je louchais par terre, alors que Mouchette attendait les bras ouverts vers moi au bout du chemin et hurlait « MAIS REGARDE DEVANT TOI NOM D’UN CHIEN ! ».

Je me rappelle sa main sous mon ventre quand il m’apprenait à nager, les marmottes dans les Alpes quand lui et moi nous étions perdus dans la montagne, et toutes les fois où il me faisait croire que nous étions égarés en voiture. Dès que nous arrivions à Alès et que le terril apparaissait à l’horizon, nous criions tous les trois en cœur :
— Le Crassier, on est sauvés !
— Ah tu sais, moi je n’étais pas aussi jolie que toi quand j’étais jeune, mais j’ai eu la chance de croiser ton grand-père sur mon chemin. Et le jour où ta mère a débarqué chez moi avec ton frère la jambe dans le plâtre et toi dans le couffin, j’ai toujours su que c’était Dieu qui nous a fait nous rencontrer. Papy et moi nous sommes penchés pour te regarder et ça en a été fini de moi, je suis devenue complètement gaga. Je ne sais pas pourquoi, on n’est pas du même sang, mais je vous aime plus que les miens. Plus de trente ans que ça dure et ça ne me passe pas.

— Mouchette, il va falloir que j’y aille, j’ai encore de la route, tu m’accompagnes à la voiture ?
Elle enfile son manteau et fouille dans toute la maison afin de trouver quelque chose à me donner, une serviette éponge, un Tupperware rempli de soupe, ou une babiole gagnée dans l’un des nombreux catalogues dans lesquels elle dilapide sa retraite.

Elle essaie de gagner du temps avant mon départ. Parfois elle se met à pleurer des larmes de crocodile, elle me fait un peu de cinéma pour que je reste, mais c’est toujours par espièglerie, jamais par tristesse. La dernière fois elle m’a fait aller chez le voisin pour lui demander de lui faire réparer son volet. J’ai compris en frappant à sa porte qu’elle voulait me marier avec lui, car seule à trente ans passés, elle pense que je vais finir vieille fille si elle ne prend pas les choses en main. Elle a déjà confectionné une partie de mon trousseau : un carton de trente-six verres, des torchons, une bouilloire, et des pulls en laine, pour passer des hivers rigoureux. J’ai vu son nez dépasser de la fenêtre, elle nous observait de loin d’un air satisfait.

Arrivées devant ma voiture, elle me serre contre elle de toutes ses forces, ignorant le plastique dur de son corset entre nous.
— Tu fais sonner ton téléphone deux coups quand tu arrives, on ne sait jamais ce qu’il peut t’arriver.
— Mais oui Mouchette, ne t’inquiète pas.
Je mets la clé dans le contact quand j’entends quelqu’un taper à la vitre de la voiture. C’est Papy.
Il a ses yeux rieurs et plissés :
— Tu veux savoir d’où venaient les noisettes? Le soir elle mange du chocolat dans son lit, mais comme elle quitte son dentier pour dormir, elle n’arrive pas à les mâcher, alors elle les met de côté et elle les oublie. Allez ma nénette, rentre bien, et ne t’inquiète pas, je la surveille, qu’elle n’aille pas encore se casser la figure.
Lorsque je tourne au coin de la rue, je m’arrête un instant et me retourne. Il est encore là, sous le mûrier, et me fait un signe de la main avant de retourner dans la maison.

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