Pages

Tuesday, 5 November 2019

L’incantation




« I’m not here for your entertainment
You don’t really want to mess with me tonight
Just stop and take a second
I was fine before you walked into my life
Cause you know it’s over
Before it began
Keep your drink just give me the money
It’s just you and your hand tonight… »
Pink – « U + Ur hand »

« Je ne suis pas là pour te divertir
C’est vraiment pas le moment de me chercher ce soir
Arrête-toi juste un instant
J’allais très bien avant que tu n’apparaisses dans ma vie
Car tu sais, c’était fini avant que ça commence
Garde ton verre et donne-moi ton fric
C’est juste ta main et toi ce soir… »

— Alan ?
— Mmmm…
— Tu es chez toi ?
— Mmmm…
— Tu as des clopes ?
— Heu oui…
— Je peux venir ?
— Heu oui.

Je raccroche devant ma voiture, mon coup de fil n’était qu’un moyen de m’assurer qu’il était là, j’étais déjà en route. Je suis furieuse, j’ai les mains qui tremblent et j’ai envie de fumer dix clopes d’un coup. J’ai rencontré le Bouffon il y a quinze jours dans un cours du soir tellement soporifique que ça en est absurde. Je me suis retournée pour demander quel exercice on devait faire et deux grands yeux verts m’ont souri. La semaine suivante, je suis arrivée en retard et je suis allée m’asseoir à l’opposé de lui, me sentant trop gênée pour lui lancer un regard. Il est venu me voir à la pause et m’a rejointe sur le banc où nous avons passé le reste du cours à discuter. Il m’a raccompagnée à ma voiture et au moment de partir m’a demandé mon numéro de téléphone pour aller boire un verre. Il m’a appelée, nous nous sommes donné rendez-vous et ont suivi l’ivresse, la nuit blanche et les premières caresses de deux corps qui se découvrent, des odeurs de peau, les étreintes de deux inconnus qui semblent toujours s’être connus et se redécouvrent à chaque instant.

La facilité avec laquelle on peut devenir intime avec quelqu’un en l’espace de quelques secondes m’étonnera toujours. Les gestes oubliés reviennent naturellement comme si quelques secondes nous séparaient de la personne que l’on a aimée avant. Malheureusement, cette complicité sait disparaître aussi vite qu’elle s’est nouée. Il me plaisait et je dois avouer que ses taches de rousseur m‘ont fait plonger, je n’ai pas pu résister. Il avait sept ans de moins que moi, je savais que l’histoire ne durerait pas, mais c’était plus fort que moi. J’ai été piégée par les petites attentions que j’ai prises pour des marques d’affection ou d’intérêt : un bouquet de gerbera rose et rouge, un soir qu’il a débarqué chez moi, car il avait perdu ses clés, quelques réflexions qui me laissaient penser qu’il était bien avec moi. 

J’ai une envie furieuse de donner un coup de pied dans la tôle, comment ai-je pu être assez stupide pour croire que ces marques de tendresse n’étaient autres que les signes d’une personne dont les hormones se sont emparées ? Une fois l’étreinte consommée, il s’est endormi et j’ai commencé à comprendre, largement sur ma faim du plaisir que je n’avais pas partagé avec lui, que je m’étais fait avoir. J’ai envie de m’expatrier dans un ashram en Inde pour m’éviter de retourner dans le monde de la séduction, je suis nulle à ce jeu, je n’y comprends rien, le poker, ce n’est pas pour moi. Le SMS le lendemain me disait « Peut-on se voir pour discuter ? ». Ce « discuter » a crissé dans mon esprit et m’a donné une vision assez exacte de la scène plutôt brève que j’allais vivre avec lui le soir même. Le baiser sur le front, le regard gêné, les mains qui se tortillent, l’assise en biais sur le canapé, les yeux de hamster affolé, les genoux rentrés.

— Tu es une fille super… mais… Je ne sais pas comment l’expliquer.
— Ben tu n’es pas amoureux, c’est tout.
— …

Ce silence m’a fait l’effet d’une lame froide dans le bras. Le cœur, non, vraiment pas. J’étais à des lieues d’avoir laissé mon cœur s’ouvrir à lui, mais qui aime s’entendre dire qu’on ne l’aime pas, même si on n’aime pas en retour ? J’avais envie de dire « Non, moi en premier, c’est moi qui te quitte, j’y ai pensé avant, je suis la première, tu es nul et en plus tu es un bulot au lit ! ». Comme les enfants, toujours une fois de plus que toi ! Mais le visage s’effondre, comme cimenté, la fierté que l’on essaie d’avaler se transforme en brique, les mots ne sortent pas.

Je suis en train de rêver, c’est juste un mauvais rêve, je vais me réveiller et ça va aller.
— Attends, là tu vas m’expliquer pourquoi tu m’as couru après si c’était uniquement pour me sauter (j’ai envie d’ajouter « et très mal en plus ») ? Pour faire ça tu pouvais très bien jeter ton dévolu sur n’importe quelle autre greluche en boîte, mais là on va se croiser en cours tous les lundis pendant deux mois, je ne peux pas croire que tu aies fait un truc pareil.
— Je ne suis pas un salaud, je te jure, je ne pensais pas… Je croyais que ça viendrait avec le temps…
— Oui, et moi je suis les Beatles. Casse-toi.

Il me regarde d’un air effaré, je dois avoir l’air d’une furie. Il enfile son manteau, gêné, et s’arrête penaud devant la porte que je lui ferme instantanément au nez, j’ai envie de lui arracher la tête. J’aurais dû lui dire qu’il était le pire coup de ma vie, mais je ne suis pas comme ça. L’ironie du sort veut pourtant que j’aie joué son rôle à lui à deux reprises au cours des derniers mois, à quoi m’attendais-je ? Une couronne de lauriers, l'ordre du mérite ? Bien sûr que le boomerang allait me revenir en pleine gueule un jour ! C’est le mauvais karma du dating, et c’est bien fait pour moi. Je le répète, je ne suis pas faite pour ce jeu-là, je déteste perdre, et je déteste gagner aussi, parce qu’au bout du compte, je finis toujours seule.

— C’est Clem, tu m’ouvres ?
En montant les escaliers, je me demande ce que je vais dire à Alan tellement je me sens piteuse. Je suis comme un chat qui a passé la nuit dehors et rentre griffé, courbatu, éreinté. Pomponette, voilà c’est moi. Il m’accueille en silence et je jette mon manteau sur le pouf en osier à l’entrée, comme à mon habitude. Je m’assois sur le canapé et commence à bouger nerveusement, me tortiller, quitter mon pull, le remettre, je me passe la main dans les cheveux, il me regarde en soupirant, je ne suis pas sûre de vouloir lui raconter ce qui m’a mise dans cet état. Il me sert un verre de jus de framboise et je lui raconte mon histoire en fumant, pendant que je le regarde s’enfoncer dans son fauteuil, silencieux. Je fais de grands gestes, je tourne sur moi-même, échevelée, je pleure quelques larmes, je suffoque un peu aussi. Une vraie tragédie, il ne me manque plus que la toge et je suis bonne pour jouer Antigone.

— Tu viens, on va manger chez moi ? Lui dis-je sans lui laisser le temps de répondre.
J’enfile ma veste et il me suit, fidèle, toujours là, un phare dans mon univers un peu embrumé.
Lorsque j’ouvre la porte de chez moi, il me demande si je veux que nous procédions à un nettoyage des traces du crime. L’image de la forme d’un corps peint en blanc comme dans les séries policières me vient à l’esprit, mais cette forme-là est dans mon lit. Le corps, lui, a bel et bien disparu, il n’en reste même plus l’odeur que je reniflais encore ce matin sur mon oreiller. Nous allons pouvoir sortir les cotons-tiges et procéder aux tests ADN.

— Tu penses bien que j’ai déjà mis les draps à la machine, avec la serviette. J’ai mis les fleurs à la poubelle et je l’ai descendue sur-le-champ. Par contre il reste un élément dont je ne me suis pas débarrassée : une brosse à dents que je lui ai prêtée. Elle est contaminée, il va falloir qu’elle parte aussi.
— On va procéder à une séance de purification des lieux, puis de la brosse à dents, tu sais un peu comme dans les églises avec les boules d’encens qu’on balance de gauche à droite.
— Ah oui, c’est une très bonne idée ça ! Pour la brosse à dents, je pense que le mieux serait de la désinfecter des germes du Bouffon. Bah, non de toute façon elle est stigmatisée. Attends j’ai une meilleure idée. 

Je me précipite sur mon placard de produits d’entretien et en sors toutes les bouteilles, flacons et sprays que j’y trouve. L’idée m’est soudain revenue d’une amie qui organisait avec son cousin, lorsqu’elle était enfant, des sessions pendant lesquelles ils vidaient tous les produits d’entretien dans le lavabo et mélangeaient le tout avec une brosse à dents.
— Si on mélange tous les produits, on crée un liquide marabouté qui va permettre de débouffoniser cet objet, que je serai malheureusement ensuite contrainte de jeter dans le Lez. Ainsi purifié, il retournera directement dans l’Oubli. 
Je sors une bassine en plastique vert du placard et nous nous mettons à observer les différents produits.

— Alan, à ton avis, on commence par ordre alphabétique ?
— Ah non malheureuse, par couleur !
— Bon, je commence avec chaque produit et tu fais la même chose ensuite, d’accord ?
Me voilà en train d’asperger l’objet maudit de poudre à récurer, engrais, cire, détergent, vinaigre, adoucissant, alors qu’Alan répète mes gestes avec une exactitude et un sérieux dignes d’un aide-magicien. Je me lève en trombe et allume un bâtonnet d’encens que je brandis dans les airs d’un air vindicatif, en faisant de grands moulinets avec mes bras.
— Maintenant nous allons procéder à l’incantation magique pour terminer le travail, file-moi un crayon et du papier. Incantation de purification contre les bouffons :

Abracadabri, abracadabra,
Hocus pocus, caramba,
Par la barbe de Kruskal,
Et le nez de Ford Bellman,
Poudre de Viakal,
Et graphes en banane,
Abracadabra, abracadabri,
Ô druides coupeurs de gui,
Que la brosse maléfique,
Se dissolve en vapeur,
Pour un bouffon pathétique,
Jamais tu n’auras de pleurs.

Si je file ça au prof de Recherche opérationnelle, il va adorer ! lui dis-je rayonnante.
Une fois les derniers mots écrits, nous nous mettons à réciter l’incantation de nos deux voix, lentement, comme pour une messe… J’enveloppe la brosse à dents de papier aluminium et fais la grimace quand l’odeur de vinaigre blanc me monte aux narines.
— Allez, dépêche-toi, il faut vite aller la jeter dans le cours d’eau le plus proche.
Alan m’emmène dans sa Fiesta verte aussi vite qu’il peut.
Quant à moi, je tiens du bout des doigts la brosse en regardant dans le vide. Combien de connards va-t-il encore falloir croiser avant que…
— Là, c’est bon, arrête-toi là ! Stoooooop !
Je me précipite hors de la voiture et cours sur le pont qui surplombe le Lez à Port Marianne.
— Il faut que tu la tiennes aussi avant de la lancer.
Alan attrape la brosse avec moi, je ferme les yeux, quand soudain il se met à rire.
— Quoi ? Non, mais tu te fous de moi ou quoi ? Qu’est-ce qui te fait rire ? Ça n’a rien de drôle, c’est même plutôt solennel, j’aimerais bien que tu restes sérieux, merde. Il s’agit de ma vie privée là, bon sang ! J’en ai assez de rencontrer des crétins !
— Non c’est juste que ton nez, il était pincé, tu tirais une de ces têtes. Et puis je ne suis pas un crétin moi.
— Ah bravo, vraiment, je vois que je peux avoir ton soutien même dans les situations les plus graves. On est vraiment seuls dans cette putain de vie. Il ne s’agit pas de toi là !
— Clem s’il te plaît, arrête un peu ton cinéma, on n’est pas dans Phèdre, on est sur le point de jeter une brosse à dents dans le Lez… Une brosse à dents utilisée une fois par un abruti qui n’a pas voulu de toi alors que j’en connais au moins dix qui tueraient pour avoir une place dans ta vie. Alors, arrête de me parler sur ce ton parce que là, vraiment…
— Ouais bon, c’est vrai, mais il m’a fait mal ce con.
— Et une autre chose, tu peux me dire pourquoi tes problèmes sont plus importants que ceux des autres ?
Je le regarde médusée.
— Parce que ce sont les miens.

Je lâche la main d’Alan et je regarde la brosse à dents tomber dans les tourbillons d’eau blancs. Elle disparaît dans le courant.
— Bon allez, on rentre. C’est fini.
Alan me dépose en bas de chez moi. Je l’embrasse sur la joue, il pique, il ne s’est pas rasé depuis au moins une semaine. Depuis qu’il a su pour le Bouffon. Je le regarde s’éloigner et mon regard se lève sur le bâtiment opposé au mien. Je me demande si Matt est chez lui. Je ne sais pas derrière laquelle de ces fenêtres il vit. Il m’a vue sortir de chez moi avec le Bouffon lundi matin, il n’a rien dit, mais j’ai compris que j’avais dû descendre d’au moins dix pieds dans son estime, mais il a fait comme si de rien n’était. J’ai encore fait le mauvais choix, c’est toujours la même histoire avec moi.

No comments:

Post a comment

Thanks for leaving a little note about my post! I will read every comment and visit you blog in order to return the favour! Cheers!

Getting ready for summer: Wishlist come true

Pink Bluetooth Cancelling Noise and Music Headphones – JBL T600 BTNC – 65€ on Materiel.net Dishevelled me working in my bed and ...